Flesh of my leg

Comme une invitation au partage et à la découverte, Estelle Nabeyrat déploie sur deux espaces parisiens du quartier de Belleville son projet de recherche sur la problématique de l’anthropophagie. Sous le nom Carne da minha perna, deux expositions communiquent, échangent et se complètent dans un geste curatorial à la fois complexe et généreux.

Carne da minha perna LA MAUDITE 010
Vue de l’exposition « Carne da minha perna », 2014, La Maudite. Crédits: Guillaume Vieira

La thématique du projet d’Estelle Nabeyrat peut sembler, à la première évocation, assez subversif et anxiogène. L’idée d’ingérer de la chair humaine n’est plaisante pour personne si l’on s’en tient à la définition stricte de l’’anthropophagie. La recherche de la commissaire enrichie ce terme en lui apportant une dimension socio-culturelle tout en gardant l’image d’origine: ingérer, digérer, assimiler ce qui est bon et rejeter ce qui est mauvais.Le projet est installé dans deux espaces afin de pouvoir envisager la démarche anthropophage sous différents angles.
A la galerie Emmanuel Hervé, Estelle Nabeyrat a travaillé à partir de la collection personnelle du galeriste. Elle a choisi de montrer des pièces faisant écho à ses recherches tant au niveau ethnologique ,anatomique que  géographique. On trouve par exemple l’œuvre Untitled (Korean brushes, birdhouse) de l’artiste Haim Steinbach, la photographie El perezoso museo de piedras, 2011, de Julia Rometti et Victor Costales représentant  une collection de pierre au Pérou ou Sans titre (un œuf d’oie noirci à la fumée), 2001, de Michel François.

Carne-da-minha-perna-02
Vue de l’exposition Carne da minha perna, 2014, Galerie Emmanuel Hervé. Crédits: Aurélien Mole

Une partie de la collection du galeriste, toujours présente dans l’espace mais habituellement masquée à la vue du public, est ici dévoilée comme un cabinet de curiosité. Pour la commissaire  cette pratique témoigne d’une démarche anthropophage: les œuvres sont collectées, rattachées à un tout qu’est la collection, puis assimilées par le détenteur comme biens propres.

La seconde approche est moins immédiate et le contenu moins saisissable. Dans l’espace de La Maudite, l’exposition se mue en observatoire où artistes, commissaire et spectateurs tentent ensemble de construire une nouvelle définition de l’anthropophagie.
Le premier travail, visible dès la rue, est une contribution de l’artiste Stephanie Syjuco intitulée FREE TEXT. Cette intervention consiste à partager avec le public un texte en libre accès sur internet – souvent mis en ligne de manière illégale. Ici l’artiste propose « Manifesto anthropofago », un texte d’Oswald Andrade et Bary Leslie écrit en 1928, qui devient autant un avertissement à l’exposition qu’un élément de corpus de texte sur le sujet. En entrant, les œuvres se font discrètes. Plusieurs voix se font entendre, entrecoupées de longs silences, elles se posent des questions à partir desquelles penser la notion d’anthropophagie.  L’enregistrement a été réalisé par Stefan A.Pedersen.  Il reprend les questions de la commissaire et de son compagnon de voyage posées à leur guide en Amazonie et où les réponses ont été supprimées. L’artiste a également choisi d’insérer des interrogations issues de films d’Antonioni qui accentuent la présence fantomatique du travail au sein de l’exposition. Ensuite vient  une projection: une succession d’images d’archives de la commissaire, remises aux mains des artistes invités et augmentée de leurs propres matériaux. Ce geste illustre parfaitement la problématique de la commissaire à savoir comment l’”Autre” s’approprie un langage, une culture pour en faire son propre témoignage. Enfin, la bibliothèque de La Maudite, pendant du cabinet de curiosité de l’autre espace, où la commissaire à insérer des ouvrages de référence sur l’anthropophagie, vient documenter le projet en rendant visible les supports de travail de la galerie.

Carne da minha perna LA MAUDITE 005
Vue de l’exposition « Carne da minha perna », 2014, La Maudite. Crédits: Guillaume Vieira

Estelle Nabeyrat réussit donc une mise en espace de sa recherche théorique sur deux lieux sans jamais tomber dans l’exposition documentaire. Grâce à la générosité du commissariat et aux questions restées ouvertes, l’anthropophagie devient le support de nombreuses pistes de réflexion sur l’altérité.

Carne da minha perna, commissariat: Estelle Nabeyrat
Artistes: Alighiero Boetti, Roxane Borujerdi, Frédéric Bruly Bouabré, Mark Dion, Robert Doisneau, Michel François, David Hammons, Ana Mazzei, Cildo Meireles, Charlotte Moth, Sophie Nys, Stefan A.Pedersen, Julia Rometti & Victor Costales, Daniel Steegmann Mangrané, Haim Steinbach, Stéphanie Syjuco, Sergio Verastegui, Guillaume Vieira.
Du 16 mai au 7 juin 2014, Galerie Emmanuel Hervé, 6 rue Jouye-Rouve, 75020 Paris
Du 24 mai au 14 juin, La Maudite, 61 rue Rébéval, 75019 Paris

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s