Populonia

De premier abord simple, l’exposition Populonia de Katinka Bock à la galerie Jocelyn Wolff, impeccablement installée, dévoile ce qui d’habitude reste invisible. Parmi l’ensemble des œuvres, quatre d’entre-elles jalonneront mon parcours dans cet article : Moscow, Aussischt zu zweitFarben diese Meeres et Balance of O and I.

Vue de l'exposition Populonia, Galerie Jocelyn Wolff
Vue de l’exposition Populonia, 2014, Galerie Jocelyn Wolff

Sur le sol, deux tuyaux de plastique transparent parcourent l’espace d’exposition -l’un longeant les murs et l’autre posé au sol- pour disparaître en dehors de l’espace public. L’installation, intitulée Moscow donne ainsi accès à l’activité du personnel grâce à cet ailleurs invisible constitué par la connexion de ces deux “tubes” à un lavabo. L’installation s’active dès qu’on utilise ce dernier, dévoilant alors l’eau qui circule et ressort à l’extérieur de la galerie par une ancienne trappe d’accès au gaz de l’immeuble.
Dans le même ordre d’idées, Katinka Bock ouvre la perspective visuelle sur d’autres entités inaccessibles au public. Le mur qui cloisonne l’accès aux réserves de la galerie est percé à hauteur de regard. A l’intérieur, Aussischt zu zweit propose un miroir suspendu où se reflètent les murs blancs de l’espace, révélant à cette occasion la présence d’une autre installation qui prolonge l’exposition. Ici, l’artiste déborde des configurations habituelles de la galerie. A nouveau, elle investit un espace privé, en détourne l’activité et l’organisation.Le geste de l’artiste éprouve à travers les limites entre public et privé, intérieur et extérieur, les conditions de réception de l’espace et des œuvres.

Aussischt zu zweit, 2008 Miroir, 53,6 x 18,1cm, dimensions variables Courtesy de l'artiste et de la galerie Jocelyn Wolff
Aussischt zu zweit, 2008
Miroir, 53,6 x 18,1 cm, dimensions variables
Courtesy de l’artiste et de la galerie Jocelyn Wolff

L’artiste bouscule aussi nos intuitions perceptives avec Farben diese Meeres, série de trois objets moulés en bronze et cependant délestés de leur poids du fait d’un accrochage qui défie les forces d’attraction: un chapeau en équilibre sur un clou, un morceau de tissu penchant vers l’avant et retenu par deux sangles étroites.
L’artiste poursuit cette intention avec Balance of O and I. Elle met en équilibre deux objets dont la structure et la masse s’opposent à priori -un cordon de tissu et un bandeau de bronze- par le biais d’une installation qui contraint les forces physiques à s’équilibrer.

Balance of O and I (large), 2014 Bronze, acier, tissu, 90x212x15cm
Balance of O and I (large), 2014
Bronze, acier, tissu, 90 x 212 x 15cm
Courtesy de l’artiste et de la galerie Jocelyn Wolff

Le spectateur est convié à une re-direction de sa perception, grâce à ce que suggère l’artiste à travers une mise en question des acquis du spectateur quant aux espaces autorisés et aux notions de physique : équilibre, poids-. Ce déplacement permet de s’attacher aux aspérités des matières, à la finesse du geste et à la poétique de l’accrochage, dévoilant des pratiques sensibles et minutieuses.
Populonia, Katinka Bock, du 12 septembre au 08 novembre 2014
Galerie Jocelyn Wolff, 78, rue Julien-Lacroix, 75020 Paris

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En attente, silencieuses

L’exposition Standby qui se tient à la Galerie Marine Veilleux à Paris regroupe des œuvres récentes de PLANETE MIRAGE, entité composée de l’artiste Antoine Sansonetti et de la commissaire Noémie Monier. Prenant comme point de départ des objets dont les formes semblent stabilisées quant à leur aspect final, en tant qu’ils n’évolueront que peu ou plus, PLANETE MIRAGE propose d’en abolir l’usage courant en y introduisant un potentiel jusqu’alors inconnu.
L’exposition se prête à une déambulation curieuse où les objets sont présentés comme des trouvailles de fouilles archéologiques qui oscillent constamment entre projections futuristes et vestiges du passé.

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Standby, 2014, Carton d’invitation

Envisager le projet Standby en mettant de coté la littérature qui l’entoure reviendrait à en perdre la clé de voûte. L’exposition se construit autour de plusieurs actions, plusieurs gestes, qui mettent en état de veille des objets, les laissant figés, dans l’attente que leur soit attribué une nouvelle utilité. Ils sont littéralement en “standby”.

L’exposition est construite sur deux étages qui se distinguent par les intentions qui y président et les formes qui y prennent place. Au rez-de-chaussée, PLANETE MIRAGE montre des œuvres en rapport à l’outil humain et à sa fonction, dans un cadre presque mythologique : les objets sont porteurs d’un récit déjà construit ou à construire. Au sous-sol, les formes moins sujettes à la narration, sont montrées pour ce qu’elles sont. La recherche scénographique met en exergue des objets achevés, produits d’une étude sur la fonctionnalité où chaque détail est pensé pour la rentabilité de l’objet. Terminal, prototype futuriste d’un cercueil, fait la jonction entre les deux espaces, tant spatialement que conceptuellement : objet per se dont la fonction reste intacte, mais création entièrement originale de PLANETE MIRAGE.

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Sweet Dakota, 2014
Tronçonneuse, polystyrène, résine polyester, peinture polyruéthane, bois, tréteaux, néon
Crédits: PLANETE MIRAGE

Sweet Dakota transforme une tronçonneuse en sculpture esthétisée de forme aérodynamique. Dans Pierres Précises, les silex se parent de peinture polyuréthanne et prennent des allures d’outils industriels. Ce mouvement de transformation crée des objets amputés de leur causa finalis (1). L’objet perdurera ainsi dans le temps parce qu’arrêté là où les artistes ont souhaité le « figer » dans l’ici et maintenant de l’exposition, moment de conclusion provisoire. L’utilisation future de l’objet transformé s’en déduit dans un espace de possibles dont il n’est à priori rien signifié.

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Pierres précises, 2014
Polystyrène, acier, résine polyester, peinture, 90 X 60 cm
Crédits: PLANETE MIRAGE

Outils inchangés quant à leur forme mais mis en attente quant à leur fonction, les silex de Pierres Précises peuvent possiblement et primitivement être regardés à la manière d’objets anthropologiques manufacturés. Ils sont appréhendés ici de surcroît dans une dynamique productive : l’homme en a fabriqué au-delà de ses besoins. Ce sont ces « restes » dont les artistes se saisissent. Ils mettent en valeur leur récurrence formelle grâce à leur mise en série, y appliquent un code couleur qui inversement les uniformise et les renvoie à l’utilitaire contemporain. Ce double mouvement est renforcé par l’utilisation d’un panneau perforé en aluminium figurant à la fois le cadre et l’établi.

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Big Hand, 2014
Polystyrène, acier, résine polyester, peinture polyruéthane
Contreformes, 2014
Polystyrène, acier, résine polyester, peinture polyruéthane, dimensions variables
Crédits: PLANETE MIRAGE

Big Hand est la réplique en polystyrène recouverte de résine polyester et de peinture polyuréthanne d’un godet de terrassement. L’objet in- design tout en restant imprégné de la figuration de la main humaine mécanisée, améliorée et optimisée par l’activité industrielle, met en valeur la forme de l’objet en tant que tel, « désutilitarisé » car séparé de l’ensemble du mécanisme qui l’actionne.
A sa gauche, Contre Forme se compose de trois octaèdres rouges alignés. Ils présentent sur leur face visible des empreintes creusées dans la matière. La première forme est intimement liée à Big Hand et témoigne de son utilisation passée. Les deux suivantes matérialisent des prototypes de terrassement et proposent un potentiel inexistant de godets respectivement à trois et deux « doigts ».

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The End, 2014
Tirages numériques, 60 X 90 cm
Crédits: PLANETE MIRAGE

Les œuvres présentées dans l’exposition Standby sont complétées par un synopsis en trois actes qui fait office de feuille de salle et de communiqué de presse. Ainsi DECLIN, PASSAGE et TERMINAL, constituent des scénarios d’activation potentielle où les œuvres de Standby interagissent avec le décor et s’animent. Elles se situent alors dans une nouvelle dimension : au-delà de leur mise en attente par l’exposition, elles sont réintégrées dans un paysage extérieur sans pour autant trouver une véritable utilité. La série The end semble développer une démarche similaire. Elle est constituée de trois tirages photographiques qui représentent un décor ou un paysage sur lesquels la mention « The end » a été apposée. La typographie utilisée renvoie à l’imaginaire cinématographique : science-fiction, western, thriller. Les images qui en résultent créent un temps figé, celui imposé par la fin d’un film. Elles incitent à penser une histoire qui arrive à son terme et dont la prochaine scène reste encore inconnue.

Standby, du 26 juin au 26 juillet 2014
Galerie Marine Veilleux, 47 rue de Montmorency, 75003 Paris

(1) La causa finalis (cause finale) est le terme latin qui désigne une des quatre causes décrite par le philosophe Aristote. Ainsi dans la définition aristotélicienne, il existe la cause matérielle (la matière qui constitue une chose), la cause formelle (l’essence de cette chose), la cause motrice ou cause du changement (ce qui produit, détruit ou modifie la chose), et la cause finale (ce « en vue de quoi » la chose est faite).

Accroche #2 : Maude Maris

Maude Maris met en place un dispositif de réalisation de ses œuvres en strate : elle construit ses objets, elle les agence comme le feraient les acteurs d’une pièce de théâtre – chacun son rôle, chacun son costume. L’étape suivante consiste à « figer » la scène grâce à la photographie puis par son aplat sur la toile.
A sa sortie des Beaux-Arts de Caen en 2003, Maude Maris peint des architectures et des paysages colorés dans lesquels elle cherche à maitriser l’espace et la lumière. Sa réflexion englobe les questions d’un rapport contradictoire entre l’aspect naturel et artificiel de ses sujets. A partir de 2009, elle entame ses séries « Intérieurs » où apparaissent des objets manufacturés (bateau, rampe de skateboard, piscine). Elle les place dans des « boites blanches », espaces épurés à trois « murs » latéraux, qui s’effacent pour ne montrer que les sculptures. Les vides et les pleins sont au cœur de sa pratique. Les objets s’agencent, se superposent, se confrontent,  protégés ainsi des éléments de l’environnement extérieur.
Son travail se transforme et, d’objets préexistants qu’elle retouche par ordinateur et qu’elle reproduit sur ses tableaux, Maude Maris crée ses propres volumes. Elle collecte des objets dont elle prend l’empreinte : elle réalise donc un moulage en plâtre qui estompe la forme de départ et instaure une distance avec la réalité de l’objet.
Plus récemment, ses peintures apparaissent plus paradoxales : l’artiste introduit des éléments extérieurs sans les modifier. Dès lors, il devient presque impossible de discerner l’original du faux d’une part,  la rugosité et la porosité des matériaux du rendu lisse du plâtre d’autre part.
Certaines rencontres ont accentué l’appropriation de « l’extérieur » dans ses travaux. Son monde s’est enrichi de nouvelles formes qu’elle a intégrées à ses productions, parfois telles quelles, parfois en les transformant.

 

Minéral
Pour son exposition personnelle Table des matières qui a eu lieu à la Galerie Duchamp à Yvetot en novembre 2013, Maude Maris a travaillé sur les conseils éditoriaux de documentation céline duval pour créer un support entre le livre d’artiste et le catalogue d’exposition. Les deux artistes partagent une pratique de « l’objet » qu’elles glanent, agencent et éditent – l’une par la publication, l’autre par la peinture. Maude Maris a ainsi élaboré un projet d’édition présentant une composition de volumes qui évolue au fur à mesure des pages. Ses sculptures sont progressivement remplacées par des minéraux et des fossiles collectés. Ce travail joue sur la distinction entre naturel et artificiel, entre des objets sculptés par la nature et des créations de la main de l’homme.
Suite à cette réalisation, Maude Maris a introduit dans sa série de peinture « Curiosités » de 2013 des fossiles et des minéraux sans les retravailler. Ils renforcent ainsi la perte de repères tant au niveau des matières que des échelles et influent sur la lecture du tableau.
Cette rencontre a créé dans le travail de l’artiste un nouveau lexique formel. Ses peintures les plus récentes semblent porter la trace de ces éléments en présentant des répliques de minéraux et de fossiles.

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Maude Maris, 3 objets 2 fossiles fond gris foncé, 2014, 22 x 16 cm

 

Enfantin
En 2014, Maude Maris a été invitée à réaliser un projet hors-les-murs pour le CREDAC, en partenariat avec l’école Henri Barbusse à Ivry-sur-Seine. Elle élabore avec les enfants des ateliers artistiques qui leur proposent de s’approprier sa démarche de travail. Ils ont ainsi récolté des objets, pris leurs empreintes et réalisé des moulages. Ils avaient à disposition des plaques de polystyrène qui leur permettaient d’agencer leurs sculptures dans l’espace. Ces plaques pouvaient être coupées et utilisées comme étagère, socle, ou simplement superposées. La spontanéité des enfants à agencer leurs volumes a créé chez l’artiste une volonté de redéployer son travail à la manière des ateliers qu’elle proposait. Revenue à sa pratique, Maude Maris a donc réinvesti dans peintures les chutes de polystyrène, restes des activités. Les volumes se structurent dès lors sur des microarchitectures organisées en étages. Ainsi, ses constructions, qui se déployaient dans un espace en profondeur, se prolongent en hauteur.

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Maude Maris, Rejouer, 2014, 162 x 130 cm

 

Chantier
L’entreprise française Colas, leader mondial dans la construction de route s’investit dans la promotion de la peinture contemporaine à travers sa fondation. Chaque année, elle commande à une quinzaine d’artistes de toutes nationalités des œuvres sur le thème de la route.  Pour préparer cette commande, Maude Maris a réalisé une visite de chantier au Bourget. Elle y a récolté des matériaux et des pierres, sur lesquelles on trouve des marquages à la peinture, habituellement utilisés dans les travaux publics.
L’artiste réalise alors « Faire fausse route » qui inclut dans sa pratique habituelle les traces de ce chantier. Elle poursuit ici l’idée d’inclure des éléments extérieurs retravaillés ou non, qui se frayent une place dans des compositions artificialisant la nature.

Maude Maris, Faire fausse route, 2014, 150 x 150 cm

 

Maude Maris, méticuleuse et sans cesse motivée par la découverte de nouvelles formes, donne à voir des images où se perdre. Le connu et l’inconnu se mêlent : elle réussit à troubler notre vision des réalités en introduisant dans ses œuvres des éléments qui nous entourent. Plus on contemple ses peintures, plus on oublie de chercher l’origine de ses volumes. On reste attentif à son langage jusqu’à se laisser porter par notre imaginaire. Actuellement, ce langage s’enrichit des éléments de son environnement au rythme des aléas de ses rencontres.

Ce bikini est un une pièce

Une pièce, une ou deux œuvres, un texte: le projet de Bikini, espace d’exposition situé dans le 7eme arrondissement de Lyon, est aussi simple qu’efficace. N’étant visible que de l’extérieur, c’est derrière une vitrine qu’il convient d’appréhender l’ensemble: le travail de l’artiste invité en dialogue avec un texte confié à un acteur du monde de l’art. Critique ou littéraire cet écrit n’a pas vocation à décrire l’oeuvre, ni à être informatif, c’est un récit producteur de sens dans le dispositif.
Dans cet esprit, l’exposition Under Amour associe Émilie Ding et Céline Burnand qui partagent à Bikini une réflexion sur la persistance des images dans la mémoire.

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Emilie Ding, artiste suisse défendue par la galerie Samy Abraham à Paris, propose deux œuvres pour son exposition à Bikini. Le regard se pose sur deux grands panneaux gris simplement déposés au sol et en appui, chacun sur un mur. D’imposantes formes géométriques noires y sont représentées dont les contours irréguliers semblent témoigner d’une réalisation à main levée. L’oeuvre faisant face à la vitrine est constituée de deux triangles au fini brillant; sur le mur attenant, un large trait et un rond au fini mat composent la deuxième pièce. Les premières impressions sont sommaires et invitent à se tourner vers le texte.
Sur la vitrine, des encadrements sont prévus pour accueillir le récit. Quatre pages accompagnent les deux œuvres d’Emilie Ding. En les parcourant dans l’ordre, la compréhension de l’oeuvre progresse. La deuxième page fait office de cartel : “Archétype I et Archétype II, 2013. Techniques mixtes sur ciment, 180 x 120 cm”
Ces deux informations enrichissent la perception, il s’agit de sculptures et non plus d’un travail en deux dimensions. Le rendu brut du ciment, utilisé comme support, contraste avec la précision des formes. Les œuvres deviennent comme plus pesantes.
En nommant son oeuvre Archétype, l’artiste renvoie le spectateur à la notion de modèle idéal. Ce terme peut aussi évoquer le concept d’archétype jungien, l’artiste questionnerait alors l’inconscient collectif.
Les pages suivantes restituent le récit de l’artiste Céline Burnand. L’auteure s’écarte d’un discours accadémique pour créer un récit romancé où les oeuvres ne sont jamais évoquées. Elles apparaitront au lecteur par associations au fil du texte.

« À l’abandon, ces formes stables et puissantes, stèles bâties à mains d’hommes écrasés par la chaleur étouffante. […] Le noir dense comme une pupille trop vite exposée à la lumière, un noir qui pourrait prendre le dessus, gagner enfin, contre le corps poreux qui résiste. »

La mémoire garde de l’exposition Under Amour le souvenir d’une construction qui se serait muée en objet symbolique. Il resterait alors l’image de deux plaques de ciment, d’un reflet dans la vitrine qui modifie la lecture des oeuvres, des formes noires, des phrases rapides, des mots tranchants.

Under Amour - Bikini
Vue de l’exposition Under Amour, 2014, Bikini, Lyon – Crédits: © Hugo Pernet

Under Amour, du 19 avril au 14 juin 2014
Bikini, 15 bis rue de la Thibaudière, 69007 Lyon

Emilie Ding est née en 1981 à Fribourg en Suisse. Elle vit et travaille entre Berlin et Genève. Elle est représentée par la galerie Samy Abraham à Paris.
Céline Burnand est née en 1987. Elle vit et travaille en Suisse. Elle fait partie du RATS Collectif Vevey qui organise des évènements culturels.

Flesh of my leg

Comme une invitation au partage et à la découverte, Estelle Nabeyrat déploie sur deux espaces parisiens du quartier de Belleville son projet de recherche sur la problématique de l’anthropophagie. Sous le nom Carne da minha perna, deux expositions communiquent, échangent et se complètent dans un geste curatorial à la fois complexe et généreux.

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Vue de l’exposition « Carne da minha perna », 2014, La Maudite. Crédits: Guillaume Vieira

La thématique du projet d’Estelle Nabeyrat peut sembler, à la première évocation, assez subversif et anxiogène. L’idée d’ingérer de la chair humaine n’est plaisante pour personne si l’on s’en tient à la définition stricte de l’’anthropophagie. La recherche de la commissaire enrichie ce terme en lui apportant une dimension socio-culturelle tout en gardant l’image d’origine: ingérer, digérer, assimiler ce qui est bon et rejeter ce qui est mauvais.Le projet est installé dans deux espaces afin de pouvoir envisager la démarche anthropophage sous différents angles.
A la galerie Emmanuel Hervé, Estelle Nabeyrat a travaillé à partir de la collection personnelle du galeriste. Elle a choisi de montrer des pièces faisant écho à ses recherches tant au niveau ethnologique ,anatomique que  géographique. On trouve par exemple l’œuvre Untitled (Korean brushes, birdhouse) de l’artiste Haim Steinbach, la photographie El perezoso museo de piedras, 2011, de Julia Rometti et Victor Costales représentant  une collection de pierre au Pérou ou Sans titre (un œuf d’oie noirci à la fumée), 2001, de Michel François.

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Vue de l’exposition Carne da minha perna, 2014, Galerie Emmanuel Hervé. Crédits: Aurélien Mole

Une partie de la collection du galeriste, toujours présente dans l’espace mais habituellement masquée à la vue du public, est ici dévoilée comme un cabinet de curiosité. Pour la commissaire  cette pratique témoigne d’une démarche anthropophage: les œuvres sont collectées, rattachées à un tout qu’est la collection, puis assimilées par le détenteur comme biens propres.

La seconde approche est moins immédiate et le contenu moins saisissable. Dans l’espace de La Maudite, l’exposition se mue en observatoire où artistes, commissaire et spectateurs tentent ensemble de construire une nouvelle définition de l’anthropophagie.
Le premier travail, visible dès la rue, est une contribution de l’artiste Stephanie Syjuco intitulée FREE TEXT. Cette intervention consiste à partager avec le public un texte en libre accès sur internet – souvent mis en ligne de manière illégale. Ici l’artiste propose « Manifesto anthropofago », un texte d’Oswald Andrade et Bary Leslie écrit en 1928, qui devient autant un avertissement à l’exposition qu’un élément de corpus de texte sur le sujet. En entrant, les œuvres se font discrètes. Plusieurs voix se font entendre, entrecoupées de longs silences, elles se posent des questions à partir desquelles penser la notion d’anthropophagie.  L’enregistrement a été réalisé par Stefan A.Pedersen.  Il reprend les questions de la commissaire et de son compagnon de voyage posées à leur guide en Amazonie et où les réponses ont été supprimées. L’artiste a également choisi d’insérer des interrogations issues de films d’Antonioni qui accentuent la présence fantomatique du travail au sein de l’exposition. Ensuite vient  une projection: une succession d’images d’archives de la commissaire, remises aux mains des artistes invités et augmentée de leurs propres matériaux. Ce geste illustre parfaitement la problématique de la commissaire à savoir comment l’”Autre” s’approprie un langage, une culture pour en faire son propre témoignage. Enfin, la bibliothèque de La Maudite, pendant du cabinet de curiosité de l’autre espace, où la commissaire à insérer des ouvrages de référence sur l’anthropophagie, vient documenter le projet en rendant visible les supports de travail de la galerie.

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Vue de l’exposition « Carne da minha perna », 2014, La Maudite. Crédits: Guillaume Vieira

Estelle Nabeyrat réussit donc une mise en espace de sa recherche théorique sur deux lieux sans jamais tomber dans l’exposition documentaire. Grâce à la générosité du commissariat et aux questions restées ouvertes, l’anthropophagie devient le support de nombreuses pistes de réflexion sur l’altérité.

Carne da minha perna, commissariat: Estelle Nabeyrat
Artistes: Alighiero Boetti, Roxane Borujerdi, Frédéric Bruly Bouabré, Mark Dion, Robert Doisneau, Michel François, David Hammons, Ana Mazzei, Cildo Meireles, Charlotte Moth, Sophie Nys, Stefan A.Pedersen, Julia Rometti & Victor Costales, Daniel Steegmann Mangrané, Haim Steinbach, Stéphanie Syjuco, Sergio Verastegui, Guillaume Vieira.
Du 16 mai au 7 juin 2014, Galerie Emmanuel Hervé, 6 rue Jouye-Rouve, 75020 Paris
Du 24 mai au 14 juin, La Maudite, 61 rue Rébéval, 75019 Paris

Accroche #1 : Romain Vicari

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Né en 1990 à Paris, Romain Vicari part s’installer avec sa famille à São Paulo à l’âge de 6 ans. Il décide de revenir en France en 2009 et entre à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Dijon. Il intègre trois ans plus tard l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris où il travaille dans les ateliers de Michel François et de Claude Closky.
Depuis son retour en France, il s’intéresse au langage du chantier et des travaux du bâtiment et mène une observation des couleurs, des formes et des bruits de l’espace urbain en mutation. Ses observations le poussent à se questionner sur les réactions que peuvent provoquer cette « chirurgie urbaine ».

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Crédits photographiques: Romain Vicari, Benjamin Petiet

 

Du documentaire performatif

Chaque année, la Galerie de Noisy-le-sec accueille un commissaire d’exposition en résidence pour construire une programmation dans et hors les murs du centre d’art. Pour la saison 2013/2014, c’est Pedro de Llano, commissaire d’exposition et critique d’art espagnol qui a mis en place Les formes des affects.
Vendredi 16 mai à Treizeespace d’exposition, d’événements et de production qui abrite le Commissariat, Olga Rozenblum, ali_fib gigs et Gallien Déjean – Pedro de Llano entamait sa programmation par la projection de deux films de l’artiste allemande Loretta Fahrenholz.

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Loretta Fahrenholz, My Throat, My Air, 2013 – still image Courtesy Loretta Fahrenholz et Till Megerie

Pedro de Llano a invité Loretta Fahrenholz, artiste présente sur la liste de l’exposition Disparité et Demande qui ouvrira samedi 24 mai à la Galerie de Noisy-le-sec, à projeter et commenter deux de ses films: Implosion, réalisé en 2011 à Manhattan et My Throat, My Air, de 2013, qui sera présenté lors de l’exposition. Cette projection a été l’occasion d’appréhender le travail de l’artiste avant de (re)découvrir son film dans le projet de Pedro de Llano.

Le ton est donné par la première vidéo Implosion, plongée intime et déstabilisante dans un drame durant la Révolution Française transposé dans le Manhattan de 2011. Le film est construit en actes et en scènes et suit parfaitement le script écrit en 1983 par Kathy Acker qui elle, présentait des marginaux de l’underground new-yorkais Des personnages comme Danton et Robespierre sont ici incarnés par des jeunes hommes dont la vie est rythmée par le lien continu qu’ils entretiennent avec leurs outils technologiques . Leur parole semble étrangère à leurs corps et à leurs actions. Loretta Fahrenholz expérimente l’adaptation bien au delà du passage du livre au film en confrontant le récit au changement de siècles et à la modification des corps.
Le deuxième film, My Throat, My Air interroge le rôle même de l’artiste dans la réalisation technique de son oeuvre. Elle a choisi de filmer une famille et de montrer le potentiel performatif des actions du quotidien. Ainsi, un temps de jeux, de maquillage, de discussion, devient une scène actée dès lors que la caméra est témoin de l’action. Loretta Fahrenholz parle de documentaire performatif: son action n’est pas de mettre en scène, ni de diriger ses acteurs, mais simplement d’être l’observatrice d’évènements qui se manifestent spontanément.
L’artiste dit aimer perdre le contrôle et simplement tourner les scènes. Elle précise enfin qu’elle aime les contradictions et surtout, ce qui ne fonctionne pas.

Disparité et Demande, du 24 mai au 12 juillet 2014
La Galerie, centre d’art contemporain, 1 rue Jean Jaurès, 93130 Noisy-le-sec

Pedro de Llano est né en 1977 en Espagne. Il vit et travaille à Saint-Jacques de Compostelle.
Loretta Fahrenholz vit et travaille à Berlin.

 

 

Une parade de parapluies jaunes

Le Parvis du Centre Pompidou s’est paré, vendredi 9 mai dès 15h, d’une population de porteurs de parapluies jaunes qui déambulaient sur l’esplanade. Ce curieux engouement, c’est l’artiste anglais Marcos Lutyens qui en est à l’origine.

in touch performance

La galerie Alberta Pane s’est associé à Hors Pistes (séances de projection, programmes vidéo, performances, conférences organisés par le Centre Pompidou) pour présenter la performance in touch, une séance d’hypnose collective de l’artiste Marcos Lutyen.
Son travail est basé sur le fonctionnement neural du cerveau et sa capacité a associé plusieurs sens. Il développe des projets d’envergure qui mêlent interactivité, environnement et nouvelle technologie.

On pouvait découvrir sur son site une invitation à participer sous forme de vidéo

L’artiste a mis en place un protocole strict si l’envie de franchir le pas nous séduisait. La première étape consistait à remplir un formulaire, à choisir le créneau horaire souhaité pour prendre part à la performance et à signer une décharge de responsabilité. L’artiste envoyait ensuite à chaque participant un mail précisant le lieu et l’heure du rendez-vous. Cet envoi incluait également les liens de téléchargement d’un fichier audio (en français ou en anglais), qu’il faudrait avoir avec soi le jour J sur son smartphone ou mp3 muni d’écouteurs.
Une fois sur place, nous devions nous présenter et récupérer un parapluie jaune imprimé de la date du 09/05/2014. Le protocole voulait également que les parapluies soient ouverts avant de prendre place sur l’esplanade et de lancer l’enregistrement. S’il y avait une conscience de l’expérience collective, elle s’efface au moment où nous démarrons l’écoute du fichier audio.

Je suis donc assise sur les pavés, mes écouteurs dans les oreilles et mon parapluie à la main. Marcos Lutyen me parle, je l’écoute et me concentre sur sa voix sans vraiment être convaincue de ma capacité à faire abstraction du bruit environnant – cris, rires, musiques, je suis toujours devant Beaubourg. 
Les minutes passent, la voix de l’artiste me dicte ma manière de respirer, ce à quoi je dois penser, je suis totalement consciente. Je me rends compte que je n’ai pas affaire à une hypnose spectaculaire comme celle qu’on a pu voir à la télévision, où j’aurais fini par danser avec tous les participants dans un état modifié de conscience . Il était plutôt question ici d’une recherche d’attention, de concentration et de contemplation. De ma position assise, Marcos Lutyen me demande de me lever tout en restant concentrée sur moi-même. Il me propose de faire un pas, puis un autre en ressentant dans ces mouvements l’attraction de mes pieds sur le sol. L’artiste m’offre l’occasion de ne pas suivre le rythme alentours et de me laisser porter par les « magnétismes », ces points d’attirance qu’il m’évoque.
Je commence à ressentir à nouveau que je suis entourée, les passants prennent à nouveau corps, les bruits m’assourdissent maintenant. Marcos Lutyen me propose de me réveiller, treize minutes sont passées, je baille. Ce sentiment de relâchement est improbable.

Et donc ça a fonctionné?

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Marcos Lutyens Courtesy of the artist & Galerie Alberta Pane, Paris

La vidéo de la performance In touch sera présentée lors de l’exposition personnelle de Marcos Lutyens, à voir à partir du 15 mai 2014 à la galerie Alberta Pane, 64 rue Notre-Dame de Nazareth 75003 Paris.

 

Le jour, la nuit, Amen

Au beau milieu des ruelles touristiques du quartier Saint-Michel à Paris se cache « le plus petit centre d’art contemporain de Paris » appelé Galerie Saint-Séverin. Elle fait face à l’église du même nom et a été créée en 1990 par l’association diocésaine « Art, Culture et Foi / Paris ». Elle accueille des œuvres temporaires, visibles de jour comme de nuit, dans une élégante vitrine.
La programmation de la galerie est confiée chaque année à un(e) commissaire pour une série de cinq expositions. Durant la période 2013/2014, c’est Géraldine Dufournet qui en assure le commissariat.

Le 29 avril dernier avait lieu le vernissage de la quatrième proposition de Géraldine Dufournet à la Galerie Saint Severin, « Il n’y aura pas de prochaine fois » de l’artiste Emmanuel Le Cerf.
Je me rendai à la galerie pour la première fois et ma rencontre avec ce lieu fût assez déroutante. Il m’a fallu plusieurs minutes de conversation sous une pluie printanière pour comprendre que la pièce que je regardais à travers la vitrine constituait bien l’ensemble de l’exposition. (Il faut noter ici que lors des précédents vernissages, l’accès à l’intérieur de la galerie était impossible, la question « d’entrer voir l’exposition » ne se posait donc pas).
C’est drôle comme on peut rester des heures devant une œuvre lorsqu’on ne sait pas qu’il n’y a rien d’autre à voir, un peu comme si le vernissage consistait à rester discuter de l’exposition au seuil de la porte, un verre à la main.
Étrangement ce format d’exposition pousse à prendre son temps. On lit le texte sur la porte, on revient plusieurs fois sur l’œuvre en vitrine, on décroche, on entame une conversation tout en se retournant vers cette exposition qui nous échappe. L’œuvre devient intouchable, elle est suspendue dans le temps.
Ce sentiment est renforcé par l’œuvre d’Emmanuel Le Cerf qui aborde la notion d’image évanescente, prête à se dérober à tout instant, d’abord par l’évocation d’un souvenir – il a représenté son grand-père posant devant sa voiture – mais avant tout par la technique utilisée. L’artiste a pixelisé une photographie en noir et blanc et l’a reproduite sur une trame en papier. Il se sert de ce tamis pour réaliser, par la superposition de deux matières très volatiles, le noir d’ivoire en fond puis le talc, une reproduction de la photographie d’origine. Ce souvenir, cette fragilité sont voués à disparaître : la vitrine cristallise l’équilibre précaire des matières, l’image pourrait à tout moment s’assombrir, devenant alors une image grise, sans contraste, oubliée des mémoires.
C’est peut-être ça la spécificité d’une galerie « Art, Culture et Foi », les œuvres sont silencieuses, paisibles derrière la paroi en verre. Elles restent immobiles, nuit et jour.

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Crédits: Emmanuel Le Cerf

Emmanuel Le Cerf, « Il n’y aura pas de prochaine fois », du 30 avril au 28 juin 2014
Galerie Saint-Severin, 4 rue des Prêtres-Saint-Séverin, 75005

Géraldine Dufournet est commissaire d’exposition indépendante et active au sein du Label Hypothèse depuis 2008. Elle est membre de l’association Paste et de c-e-a, commissaires d’exposition associés.
Emmanuel Le Cerf est né en 1984 au Havre. Il vit et travaille à Paris. Il est actuellement résident à la Cité Internationale des Arts à Paris et a été nominé au Prix Sciences Po pour l’art contemporain 2014.

On performe au FRAC Franche-Comté

Mercredi 16 avril 2014, j’ai été invité par l’artiste Cécile Meynier à assister à la performance de Marguerite Bobey (FR) et Wen Chin Fu (TW) au FRAC Franche-Comté à Besançon.

Je ne connaissais aucune des deux artistes et c’est donc sans a-priori que j’ai pu apprécié leur collaboration. Marguerite et Wen Chin ont conçu un instrument atypique et expérimental dont elles nous font la démonstration, elles « apprennent à l’utiliser ». Ce dispositif sonore est constitué de peaux de résonance et de fils de pêche, tendus et reliés aux percussions comme les cordes d’un violon. Pour amplifier les sons, des micros sont placés sous les peaux de résonance.
Le fonctionnement de cette oeuvre-instrument semble mystérieuse et complexe. Les deux artistes ont à portée de main des verres remplis d’eau, des billes de décoration molles et visqueuses et des escargots de bassin.
L’atelier est plongé dans le noir et plusieurs projecteurs viennent illuminer le dispositif. Les peaux de résonance reflètent la lumière sur les murs en y créant des cercles.
La performance dure une trentaine de minute. Wen Chin fait vibrer les cordes, tapote sur les peaux, les fait trembler. Les sons ressemblent à un début d’orage. Marguerite dispose les éléments « naturels ». Elle expérimente sur les percussions le son des mouvements lents des escargots, de la chute d’une goutte d’eau ou d’une bille qui rebondit. Elle se livre également à un exercice vocal, jouant sur la vibration et sur la résonance de son souffle dans le micro.
Au fur et à mesure, la lumière prend un rôle important. Chaque geste, chaque élément ajouté dessine et sculpte un tableau lumineux.
Bien qu’encore au stade d’ébauche, cette première performance-test marque une réelle volonté de créer un environnement complexe, alliant son, lumière et implication du corps : un très beau moment.

La suite de cette performance sera présentée le dimanche 11 mai 2014 lors du festival Inact 2014, Hall des Chars, 10 Rue du Hohwald, Strasbourg.

En 2013, elles ont présenté La forêt qui m’habite m’a gardée en elle comme une ombre lors des Rencontres internationales de la performance à Besançon

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Marguerite Bobey vit et travaille dans la forêt jurassienne française. Elle a effectué une résidence de décembre 2013 à février 2014 à la Kunsthalle de Mulhouse dans la cadre du programme aiR/Nord-Est.
Wen Chin Fu vit et travaille à Den Haag aux Pays-Bas.